Loïc Marcou

Loïc Marcou est docteur en littérature grecque moderne de l’université de Paris-Sorbonne (2014), traducteur et lecteur pour le CNL (commissions : littératures étrangères et extra-traductions). Il a effectué un post-doctorat à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) au cours de l’année universitaire 2014-2015. Il est actuellement chercheur associé au Centre de recherches Europes-Eurasie (CREE) à l’Inalco et membre de l’Association internationale des chercheurs en « Littératures populaires et culture médiatique » (LPCM).

Ses domaines de recherches portent sur le roman policier grec, sur la littérature populaire néo-hellénique et ses interactions avec la culture médiatique, sur les transferts culturels franco-grecs ainsi que sur les rapports entre villes et littérature.
Loïc Marcou a traduit plusieurs écrivains grecs dans des revues telles que Siècle 21, Cahiers balkaniques, Revue d’Histoire de la Shoah. Il a également traduit deux pièces de théâtre de dramaturges grecs figurant dans le Panorama des écritures théâtrales de la Grèce contemporaine (de la dictature à la crise : 1965-2014) publié aux éditions L’Espace d’un instant sous la direction d’Olivier Descotes et de Myrto Gondicas.

La thèse de doctorat de Loïc Marcou sur la littérature policière grecque devrait paraître dans le courant de l’année 2016, aux éditions Classiques Garnier, dans la collection « Perspectives comparatistes » dirigée par Véronique Gély et Bernard Franco.

Voici à présent le traditionnel jeu de questions-réponses :

Mirobole : Loïc, êtes-vous un amateur de polars ?

Loïc : Oui, à l’origine, je suis un grand amateur de romans policiers, notamment de romans noirs anglo-saxons. J’ai un faible pour les récits de Dashiell Hammett (Le Faucon maltais, La Moisson rouge) et de Raymond Chandler (Le Grand Sommeil, Adieu ma jolie). J’ai découvert sur le tard certains romans de James Hadley Chase, notamment Pas d’orchidées pour miss Blandish, qui est un pur chef-d’oeuvre, et ceux de Peter Cheyney, qui ont immortalisé l’agent du FBI Lemmy Caution, incarné à l’écran par l’acteur franco-américain Eddie Constantine. Mes autres auteurs de prédilection sont Jean-Claude Izzo, Thierry Jonquet, Jean-Patrick Manchette, Yasmina Khadra, Patricia Highsmith, Manuel Vázquez Montalbán ou Andréa Camilleri. En fait, j’ai des goûts assez éclectiques ! Mais cet éclectisme reflète la diversité d’un genre qui a toujours su se renouveler. Un monde sépare les detective stories d’Agatha Christie du « polar méditerranéen »…

Comment en êtes-vous venu à étudier le polar grec ?

Il y a de cela quelques années, je me promenais dans le quartier de Montparnasse et j’ai découvert dans la vitrine de la librairie hellénique de Paris un numéro de la revue Desmos consacré au roman policier grec. Comme cela faisait des années que j’étudiais le grec moderne, j’ai décidé de me pencher sur le sujet. J’avoue que je n’ai pas été déçu ! J’ai ainsi pu découvrir des auteurs que je ne connaissais pas auparavant ou dont j’avais seulement entendu parler : Yannis Maris, Pétros Markaris, Pétros Martinidis, Andréas Apostolidis, etc. En fait, c’est ma passion pour la Grèce qui m’a poussé à étudier le roman policier grec et à lui consacrer une thèse de doctorat.

Vous êtes passionné par la littérature grecque contemporaine, qu’on connaît très peu en France. Sauriez-vous nous transmettre votre passion en quelques phrases ?

En dehors de certains écrivains mondialement célèbres comme Nikos Kazantzakis, la littérature grecque moderne est effectivement méconnue du grand public français. C’est dommage car elle gagne vraiment à être (re)connue. C’est d’autant plus vrai que nombre d’auteurs et d’artistes grecs ont vécu en France, notamment pendant la guerre civile (1946-1949) ou pendant la dictature des colonels (1967-1974). Parmi ces écrivains et artistes, je pense à Cornélius Castoriadis, Mikis Théodorakis, Mélina Mercouri, Vassilis Alexakis, etc. Il est assez difficile de transmettre ma passion en quelques lignes car le coeur a ses raisons que la raison ne peut comprendre ! Disons que ma passion pour cette littérature vient de mon amour pour ce pays, que j’ai découvert à l’âge de treize ans et dans lequel je ne me lasse jamais de retourner. Et puis, en lisant les grands auteurs grecs, notamment ceux de la fin du XIXe siècle ou du XXe siècle (Alexandre Papadiamantis, Stratis Myrivilis, Ilias Vénézis, Georges Séféris, Georges Théotokas, Υannis Ritsos, Odysséas Elytis, etc.), j’ai l’impression de mieux connaître ce pays, beaucoup plus complexe qu’on ne pense et qu’on réduit trop souvent en France, comme ailleurs en Europe, à des stéréotypes qui ont la vie dure. Vous voyez sans doute ce à quoi je fais allusion…

Avez-vous trouvé difficile, ou amusant, de traduire un roman feuilleton écrit en 1928?

Les deux ! Psychiko [Το έγκλημα του Ψυχικού] est un roman court mais pas toujours facile à traduire en français en raison de la langue ou plutôt des langues utilisées par Nirvanas. Lorsque le romancier parodie la langue de la presse de son temps, il recourt à une katharevoussa journalistique, autrement dit à la langue « pure » ou savante qui était celle des journalistes et des intellectuels de l’époque. (Il faut savoir que la langue « pure » n’est plus parlée aujourd’hui en Grèce). Le reste du temps, il emploie un grec démotique, c’est-à-dire la forme « standard » du grec moderne mais il utilise parfois des expressions argotiques ou surannées, notamment lorsqu’il fait parler les compagnons de cellule de Nikos. En outre, Nirvanas multiplie les calembours et les jeux linguistiques de toute sorte. Ainsi, le nom de son protagoniste est un jeu de mots : en grec, le patronyme Molochanthis rappelle en effet la mauve, ce qui est savoureux, puisque Nikos est une vraie guimauve… Enfin, en connaisseur avisé de la littérature européenne – puisqu’il était aussi traducteur –, Nirvanas multiplie les allusions à Oscar Wilde, à Thomas de Quincey ou à Friedrich Nietzsche, philosophe dont il a vulgarisé la pensée en Grèce. Il a donc fallu avoir tout cela en tête au moment de traduire ce texte, qui est, selon moi, un petit bijou de la littérature grecque moderne. De manière générale, je dirais donc que cette traduction a été très plaisante !

Pourriez-vous nous dire ce qui vous a plus particulièrement marqué, ou touché, dans ce roman policier traduit pour la première fois en France ?

En dehors de l’histoire qui met en scène un être terne et velléitaire rêvant de devenir un surhomme, ce qui m’a beaucoup plu dans Psychiko, c’est que ce roman constitue une satire de l’Athènes du début du XXe siècle. L’écrivain critique le sensationnalisme de la presse de son temps, prête à tout pour vendre du « sang d’encre ». Or, ce système médiatique qui naît en Grèce au tournant du XXe siècle est encore très présent dans ce pays. Il n’est pas indifférent de constater que dans Journal de la nuit (1995), son premier roman policier, Pétros Markaris

dénonce lui aussi les excès de la presse dans son pays. De manière générale, les abus du système médiatique constituent un sujet d’une étonnante actualité : le XXIe siècle n’a rien inventé avec la presse « people » ! Traduire un roman mettant en scène un personnage tombant dans son propre piège et victime d’un engrenage médiatique a donc été, pour moi, un pur moment de bonheur.

Quels sont vos prochains projets ?

Lire et traduire des livres grecs ou sur la Grèce ; faire connaître les écrivains de ce pays ; arpenter (encore et toujours) la Grèce. Les projets ne manquent pas !

Avez-vous un « mot de la fin » ? Sur la Grèce, par exemple?

Oui, je dirais que, même si ce pays traverse actuellement une période très difficile (mais il en a connu bien d’autres depuis son indépendance en 1830), « la Grèce ne meurt jamais » (c’est le titre d’un poème du grand poète grec Nanos Valaoritis). Il y a aussi un mot d’André Malraux que je me plais à répéter et qui est : « Une Grèce secrète repose au coeur de tous les hommes d’occident ». Malraux a prononcé cette formule, en mai 1959, à l’occasion d’un discours fait au nom du gouvernement français pour la première illumination de l’Acropole. Personnellement, c’est une formule qui me tient à coeur et qui ne s’applique pas uniquement à la Grèce antique, que j’ai découverte à l’école lorsque j’étais enfant, mais à la Grèce si vivante d’aujourd’hui et qui ne se réduit pas à toutes les étiquettes que l’on plaque trop souvent sur elle…