Raphaëlle Pache

Spécialiste de littérature russe, agrégée de lettres modernes, titulaire d’un doctorat en littérature générale
et comparée et professeur de français en lycée à Paris, Raphaëlle Pache est une jeune traductrice de talent. Elle a déjà traduit Le dernier rêve de la raison de Dmitri Lipskerov. Elle a traduit pour Mirobole Editions le recueil de nouvelles russes Je suis la reine et le roman moldave Des mille et une façons de quitter la Moldavie.

Raphaëlle, pourriez-vous nous expliquer pourquoi vous êtes devenue traductrice ?

Depuis toute jeune, j’ai souvent essayé de traduire pour moi-même tel ou tel passage d’une œuvre qui me plaisait. Il y a, je trouve, dans la traduction, quelque chose qui s’apparente à de la magie au sens où le traducteur va soudain revêtir un texte de nouveaux habits. En traduisant une œuvre, on la redécouvre, on y pénètre d’une manière particulière, acquérant une connaissance très poussée que l’on a rarement d’un texte que l’on n’a fait que lire. Ensuite, bien évidemment, le travail pour un éditeur permet de faire découvrir une œuvre au lectorat francophone, ce qui est à la fois un honneur et une responsabilité, en soi stimulants. Je suis devenue traductrice de façon assez classique, en proposant des auteurs qui me tenaient à cœur à des éditeurs dont je connaissais le catalogue et dont certains se sont montrés réceptifs.

Et pourquoi avoir choisi la littérature russe ?

Comment ne pas aimer une littérature dont l’un des textes fondateurs – La Perspective Nevski – proclame que c’est « le démon lui-même [qui] éclaire les hommes et les choses, pour les montrer sous un aspect illusoire et trompeur » ! Gogol semble mettre au défi les écrivains de saisir la réalité, tout en sachant que c’est impossible et que c’est extrêmement périlleux, pour qui voudrait se satisfaire de certitudes morales rassurantes.

Cela étant, pour être honnête, dans mon parcours personnel, il y a eu, avant la littérature, la langue russe. Je l’ai apprise un peu par hasard, au collège, puis au lycée et à l’université, et je suis partie étudier deux années à Moscou, à l’Institut des Langues étrangères (qui s’appelait à l’époque l’Institut Maurice Thorez), puis à l’université de Moscou. C’est une langue qui exerce sur moi un charme que j’ai du mal à définir. Peut-être est-ce un sort que m’a jeté le démon gogolien ! Toujours est-il que la littérature est venue bien vite soutenir mon intérêt pour cette sphère culturelle. Les grands écrivains russes, à commencer par Gogol donc, mais aussi Tolstoï, sont des auteurs que je ne cesse de relire : le premier pour le prisme grotesque avec lequel il regarde la réalité, le second pour son époustouflant travail de recréation de cette réalité. Mais bien entendu, je ne me limite pas aux auteurs des siècles passés et j’essaie de choisir, dans l’abondante production littéraire actuelle, les écrivains qui, comme leurs prédécesseurs, allient la puissance narrative et un regard particulier sur le monde. La veine du réalisme fantastique représentée par quelqu’un comme Dmitri Lipskerov, par exemple, me séduit tout particulièrement.

Venons-en à Anna Starobinets : qu’est-ce qui vous attire en particulier chez cet auteur ?

Je l’ai découverte sur les conseils d’une amie, et j’ai lu d’affilée près de la moitié de son œuvre : non seulement elle possède un talent de conteuse très sûr, mais en plus, sous une apparente simplicité, ses livres développent une multiplicité de thèmes qui les enrichissent d’autant. Son récit « Les Règles », par exemple, présente une intrigue assez limpide : c’est l’histoire d’un gamin obsédé par les dictats d’une Voix intérieure. Mais outre la peinture acerbe – quoique discrète – de l’univers familial, on y lira aussi ce à quoi conduit une obéissance aveugle aux règles et ce qu’il peut y avoir de périlleux à n’envisager la réalité que comme une succession de causes et d’effets. De plus, Anna Starobinets parvient à mêler un grand nombre de registres dans ses textes. Le drôle et le cruel y alternent avec le pathétique ou le lyrique, si bien que le regard sans concession qu’elle porte sur la réalité n’est jamais sadique – ce qui est souvent un travers regrettable des textes estampillés “horreur”.

Comment s’est passé votre travail de traduction sur ces nouvelles ? Avez-vous rencontré des difficultés particulières ?

Mon travail sur ce texte a duré cinq mois. J’ai été en contact avec Anna Starobinets à propos de quelques points obscurs, mais dans l’ensemble, les plus grosses difficultés que j’ai rencontrées concernaient le rendu des scènes satiriques et d’action : le russe est une langue beaucoup plus concrète et précise que le français, qui a tendance à synthétiser davantage ; transposer par exemple la description de la jeune Vika qui danse (dans la nouvelle “Je suis la reine”) s’est avéré ardu. De façon générale, après un premier jet de traduction très littérale, j’essaie d’abord de “dérussifier” le texte, puis de le franciser, c’est-à-dire de m’abstraire de la langue d’origine. Pour ce faire, l’idéal, c’est de disposer d’un long laps de temps, afin d’en venir à oublier le texte original.

Quels sont vos prochains projets ?

J’ai plusieurs projets, mais par superstition, je préfère ne parler que du plus imminent : un roman de l’écrivain moldave – mais russophone – Vladimir Lortchenkov, pour les éditions Mirobole également, qui s’annonce des plus réjouissants…

La bibliographie de Raphaëlle Pache :

En tant que traductrice :

2006, « Diamants sur l’herbe » d’Irina Oborksaïa pour la revue Parasites
2008, Le Dernier Rêve de la raison de Dmitri Lipskerov, éditions du Revif
2013, Je suis la reine d’Anna Starobinets, Mirobole éditions
2013, « Le 6 juin » de Sergueï Nossov pour la revue Books

Outre de nombreuses collaborations à la collection CinémAction et une collaboration à l’ouvrage collectif Fellinicittà (éditions de la Transparence), Raphaëlle a par ailleurs écrit en 2004 Littérature russe en cours de français pour le CRDP de l’Académie de Grenoble.